Avec toutes mes sympathies Olivia de Lamberterie Editions Stock

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« Mon frère était la seule personne à qui je me confiais. Nous étions deux muets qui l’un en face de l’autre retrouvaient l’usage de la parole. Avec qui chuchoter aujourd’hui? »

Comment vivre avec un trou dans le coeur quand on a perdu son double son confident son frère? Comment se lever sourire travailler alors qu’Alex est « never more »?

Goût à rien, dégoût de tout, et dans ce brouillard opaque qu’est le deuil où tout est laid, des éclairs de vie : pour les enfants, rigoler jouer avancer, remonter la pente . Et par-dessus tout, se souvenir.

Sans cesse , cette question obsédante depuis le 14 octobre 2015 : Alex, où es-tu ?

A coups de pensées magiques, de retours vers le passé, de courriers lus et relus, et parce que la vie est plus forte que tout, on relève la tête.

Et puis soudain, trouver ce message envoyé par lui l’année d’avant : « écris ton livre ».

Alors, sans lui, avec lui, pour lui, Olivia la taiseuse décide de « se jeter dans le vide » et d’écrire « ce livre qui n’aurait jamais dû exister puis qu’il n’aurait jamais dû mourir. »

Partir à sa recherche donc et le raconter. L’enfant, l’ado, le mari, le père, le fils, l’ami. Alex se dessine alors au fil des pages : brillant, passionné, enthousiaste, courageux. Ultrasensible.

Alex fracassé contre la vie par ses vagues à l’âme. Alex mis KO vivant par une sourde mélancolie, héritée de la famille peut-être, sûrement, on ne sait pas trop. Et si « la vie, c’est pas son truc », il tente malgré tout de l’apprivoiser avec le soutien sans faille de sa femme Florence. Après une première tentative de suicide, son arrivée à Monréal, où il vient travailler comme directeur artistique pour Ubisoft, lui apportera heureusement quelques années de répit.

J’ai eu un incroyable coup de coeur pour ce récit à la fois triste et lumineux, sur la perte et le chagrin. Olivia de Lamberterie, soutenue par un amour immense, se livre sans fard pour rendre hommage à son frère adoré. Evoquer Alex lui donne ainsi le courage de parler d’elle, de son enfance « bêtiseuse », de sa propre mélancolie, de ses parents qu’elle se refuse à juger, de son amour pour les livres . Sa plume se fait drôle et acérée lorsqu’elle évoque le fantasme que font naître son nom et sa particule, ou son milieu qui l’a rejeté à la naissance hors mariage de son premier enfant .

Alex, en incitant sa grande soeur à écrire, lui a fait un très beau cadeau : celui de secouer et de réveiller l’écrivain qui peut-être préférait par crainte passer sa vie à lire les autres plutôt que d’écrire. Et elle-même a rendu un hommage unique à son frère : lui offrir l’éternité dans ce livre.

 

Avec toutes mes sympathies est donc un livre qui a fait battre mon coeur et qui m’a bouleversée jusqu’aux larmes . Parce que forcément, il a résonné d’une manière particulière pour moi, comme il résonnera dans doute d’une manière particulière pour vous. Si la perte d’un être cher est vécue d’une façon unique pour chacun de nous, il n’en reste pas moins que ce sentiment d’irréparable et de manque, évoqué d’une manière déchirante et très juste par Olivia de Lamberterie, nous est commun à tous. C’est cette résonance universelle qui en fait pour moi un très grand livre.

Et s’il est d’abord un témoignage sur le deuil et le suicide, il est aussi un formidable hymne à la vie, au couple, à la famille et au bonheur, à tous ces moments passés ensemble, qui mis bout à bout, fabriquent les souvenirs d’une vie entière et qui évoqués, atténuent peut-être un peu la douleur et l’absence pour ceux qui restent.

 

 

L’auteure :

olivia de lamberterie

Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada…

 

 

EXTRAITS

 

« Lire répare les vivants et réveille les morts. Lire permet non de fuir la réalité, comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité. »

 

 

« On menait une vie dénuée d’ombres, dépourvue d’envers. On travaillait, on grandissait on pensait à l’endroit. »

 

« Notre famille nous a fabriqués taiseux. Cet incapacité à exprimer des sentiments intimes compliquent pas mal les relations humaines, mais c’est ainsi. »

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Vivre ensemble Emilie Frèche STOCK

vivre ensemble

 

Après avoir vécu quelques temps seule avec son fils Léo, Déborah décide de s’installer avec Pierre, après que tous deux aient échappé aux attentats du 13 Novembre. Même si jusqu’ici, sa relation avec Pierre lui convenait ainsi, il y a eu dès lors une sorte d’urgence de vivre. Vite et ensemble.

Mais vivre ensemble ne va pas être facile. Salomon, le fils de Pierre est spécial. Très spécial même. A tout juste 10 ans, Salomon est un enfant plutôt précoce. Insolent, violent, impulsif, il est un enfer à lui tout seul. Est-il hypersensible, malade ou bien est-il influencé par sa mère ?

Dès le premier chapitre, le ton est donné : lors de leur première rencontre à tous les quatre dans l’appartement qu’ils vont habiter ensemble, Salomon saisit un couteau et en menace Léo. Suite à cette entrée en matière plutôt fracassante, plane une ombre dans cet appartement. Déborah ne sent pas à l’aise en présence de ce gamin. On pressent que quelque chose va arriver. Mais quoi ? D’ailleurs, Driss, le père de Léo, s’inquiète également car Léo habituellement enjoué, avoue être angoissé par la présence et le comportement de ce frère d’adoption.

Malgré tout, Déborah et Pierre  sont bien décidés à sauver cette famille et font tout leur possible pour que chacun vive en harmonie.

A la difficulté de vivre ensemble pour cette famille recomposée fait écho la difficulté de vivre ensemble dans une société aux prises avec une actualité brûlante. Emilie Frèche aborde habilement les thèmes du terrorisme, de la politique ou du racisme. Par le métier de Pierre, avocat bénévole dans la Jungle de Calais, on côtoie au plus près les sans-papiers en proie à la peur, à la violence, au rejet. Et souvent en prise avec un système absurde.

J’ai vraiment eu un coup de coeur pour ce roman que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher avant la fin. Vivre ensemble est à la fois un roman glaçant par son intrigue bien ficelée et à la fois résolument ancré dans l’actualité avec des sujets forts . Il met aussi en lumière l’influence, même de manière très infime, qu’ont eu les attentats sur chacun de nous.

A lire donc !

 

« La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peut être était-ce juste un rire, et, pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait
jamais à son goût et Léo jamais son frère, puis il a attrapé un couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait. »

Emilie Frèche

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Le malheur du bas Inès BAYARD Albin Michel

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Marie ne se dit pas que c’est fini. Elle sait que ce n’est que le début. L’entrée de son immeuble est située un peu plus haut dans la rue, à l’angle du boulevard Voltaire. Il est à peine 21 heures. Laurent est sûrement en train de dîner. Il devait être sur le chemin du restaurant à plaisanter avec ses collègues et son nouveau client pendant que sa femme se faisait violer par son patron, pénétrer par tous les trous sur le siège d’une voiture.

Le malheur du bas raconte l’histoire de Marie qui subit un viol à la sortie de son travail . Marie qui veut à tout prix reprendre sa vie parfaite. Ne rien dire donc. Ni à Laurent, son mari. Ni la police. Ni à sa famille. Ni à ses amis. Pourquoi dénoncer le violeur au risque de ne pas être crue ou d’être désignée comme la coupable? Pourquoi dénoncer le violeur s’il faut tout perdre ? Son travail. Son mari. Sa vie. Alors oui, elle se taira. Sous le choc de son agression, Marie ignore, qu’en choisissant le silence, elle signe un pacte avec le diable.

Dès le lendemain, le sexe avec Laurent est une horreur, son corps est encore meurtri. Elle est sous la torture, c’est pour elle presqu’un second viol. Et pourtant, elle continue à se taire et à faire comme si. Elle sourit à son mari, l’enlace même. Ce soir là pourtant , quelque chose bascule définitivement en elle .

Plus tard, la nouvelle tombe : elle est enceinte.  Elle en est certaine, l’enfant est celui du violeur : cette brute épaisse qui a laissé en elle la mauvaise graine du malheur. L’enfant est déjà condamné par sa mère.

Elle tente de le faire passer. N’y arrive pas. Veut avorter. Ne le fait pas.

Puis Thomas naît. Elle aurait peut-être réussi à aimer une fille. Mais un garçon, non, elle n’y arrivera pas.

Elle hait Thomas.

 

Elle le martyrise, le néglige, le laisse dans ses couches sales, retarde le moment de le nourrir. Elle tente de le tuer. Plusieurs fois. A chaque fois, Laurent le sauve sans le savoir.

Marie aime déposer son fils à la crèche. Elle a l’agréable impression de se débarrasser de lui. Les puéricultrices prennent immédiatement Thomas en charge, échangent quelques mots avec elle et la laissent partir au travail les mains vides, déchargée du lourd fardeau que représente cet enfant pour elle.

Le secret de Marie l’enserre, l’étouffe, se mue en violence qui fait sauter les barrières une à une, qui fait sauter les boulons un à un. Marie dégringole de plus en plus. Depuis le viol, une autre Marie est apparue.  Cette noirceur, cette part dégueulasse qui a émergé, c’est peut-être la vraie Marie, se dit-elle. Elle a peut-être toujours été cette femme, bien cachée derrière le beau sourire. Ou bien, peut-être qu’à force de côtoyer le bonheur depuis toujours et  de trop près, elle n’a pas eu les armes nécessaires pour se battre contre l’horreur qui lui est arrivée.

Au fil du récit, apparaissent en filigrane, les failles de la famille de Marie. Derrière l’enfance heureuse, peut-être cette pression de toujours préserver les apparences. Est-ce à ce moment là qu’elle a cultivé ce goût du secret et du mensonge par omission ? Pour ne pas décevoir ?

Après une période plutôt difficile dans le roman, la mère de Marie se rend compte que quelque chose cloche mais pour autant, ne pose aucune question. Ingrid, sa sœur, apprend par hasard son secret mais évite de l’interroger sur le viol lui-même et menace de tout raconter à Laurent. Pourtant, elle ne va pas au bout de son intention et choisit le silence. Elle aussi.

Toutes les deux auraient pu aider Marie mais ne l’ont pas fait.

Laurent, lui, ne devine rien. Dans les changements de comportement de sa femme qu’il adore, il voit de la fatigue, du surmenage. Rien d’autre. Néanmoins, il est attentif à l’enfant et s’inquiète quand même. Ils forment de l’extérieur une famille parfaite et personne ne devine que l’enfant est en danger. Ce roman, c’est aussi cela, un kaléidoscope de la famille ordinaire  :  la grossesse, l’accouchement, les aller-retours à la crèche, les repas de familles, les week-ends à la mer, les promenades en poussette. Le tout est étrangement distordu par ce qui se passe dans la tête de Marie et par ce qu’on sait du dénouement.

En effet, dans cette histoire, aucun espoir, aucune ligne d’horizon sur laquelle poser son regard. Aucune fuite possible si ce n’est celle de refermer le livre. Tout est écrit d’avance : l’horreur nous est servi sur un plateau dès le premier chapitre.

Le malheur du bas est un roman coup de poing. On assiste impuissant et mal à l’aise à la descente aux enfers d’une belle jeune femme qui rencontre un loup au détour de sa route bien tracée. Une jeune femme qui, a force d’avoir enjolivé sa vie, pense qu’après avoir subi une violente morsure, elle pourra d’un coup de baguette magique, reprendre sa vie d’avant. Mais ici, on est loin du conte et les fées restent sourdes et muettes. Il n’y a que la réalité brute : celle d’un  secret lourd de conséquences.

Si je ne souhaite pas parler de coup de coeur c’est parce qu’il est difficile de dire, concernant ce roman, qu’on a aimé. On peut à la rigueur dire qu’on a été bouleversé, secoué ou choqué. J’ai mis beaucoup de temps à me remettre de mes émotions et à pouvoir parler de ce roman. Mais au bout de compte, je peux affirmer que c’est un des livres les plus marquants que j’ai lus de cette rentrée littéraire. J’estime qu’il faut beaucoup de courage à une jeune auteure pour livrer un premier roman aussi cru et dérangeant. Surtout sur des sujets aussi fort que le viol et la famille. Et je le conseille donc. Attention aux âmes trop sensibles tout de même, aucun détail n’est épargné.

 

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« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »
Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.
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Ta vie ou la mienne Guillaume Para Editions Anne Carrière

Ta vie ou la mienne Guillaume Para Editions Anne Carrière

Léa, une avocate, est soudain interpellée par un nom qui se trouve sur un dossier à traiter. Elle insiste alors auprès de son collègue pour plaider la défense de Hamed Bentaleb, un récidiviste accusé d’avoir blessé un bijoutier lors d’un braquage.

Léa est troublée.

Dans sa vie bien tranquille, la réapparition de Hamed provoque une tempête d’émotions. Cet homme, elle l’a très bien connu. Il est même le seul homme qu’elle ait jamais aimé.
Le roman déroule alors le fil de cette histoire, de ces histoires plutôt, tant les rebondissements sont nombreux.
Hamed Bentaleb, né à Sevran en Seine-Saint-Denis , arrive chez son oncle et sa tante à Saint Cloud, après la mort de son père. Une vie plus sereine et confiante s’offre alors à ce gamin traumatisé par la violence de son père et par la perte d’un grand frère. Son apaisement va passer par sa passion du football qu’ il pratique en club . C’est dans ce club qu’il fait la connaissance de François, dont il prend la défense contre les autres jeunes. Ce geste va bouleverser son destin, le liant de manière inextricable à ce jeune garçon de bonne famille, généreux et positif . Le père de François, ancien champion de foot va prendre Hamed sous son aile, l’entraîner puis l’aider plus tard à intégrer l’AJ Auxerre. Au lycée, Hamed va aussi rencontrer Léa, la meilleure amie de François . Entre le gamin de banlieue charismatique et la fille sombre et solitaire issue des beaux quartiers, c’est le coup de foudre. François, pourtant lui aussi amoureux de Léa, préfére s’effacer par amitié.
Le destin de Hamed semble tout tracé : une carrière de footballeur d’un côté, et de l´autre un futur mariage avec la femme de sa vie.
C’est sans compter sur les révélations que lui fait Léa un certain soir. C’est là que tout bascule pour lui …
Guillaume Para, pour son premier roman, a visé juste avec ce thriller social très addictif, idéal pour les vacances .
Autour d’une histoire d’amour impossible très forte, il aborde des thèmes aussi variés que l’amitié et l’honneur, la famille, la difficulté de s’extraire de la banlieue et de ses codes, la résilience par le football, l’enfer de la prison (les scènes en cellule et les violences entre détenus sont très marquantes ). Tout cela, enrobé d’une forte dose d’émotions et d’empathie pour les personnages.
Jusqu’au bout on croise les doigts pour Hamed et Léa et jusqu’au bout Guillaume Para dribble avec nos nerfs. Et il marque !

EXTRAIT :

Pour qui tu t’es pris, pauvre con? T’es né dans la merde. Tu croyais t’en être débarrassé? Tu pensais que la voie royale était pour toi ? La misère t’a toujours suivi, elle ne t’a jamais quitté et elle ne te quittera jamais

L’AUTEUR :

Guillaume Para, 35 ans, est un journaliste politique passionné de culture et de football. Ta vie ou la mienne est son premier roman.

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Vers la beauté David Foenkinos Gallimard

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«La beauté demeure le meilleur recours contre l’incertitude.»

David Foenkinos croit « à la puissance cicatrisante de l’art ». Et il est bien placé pour en parler, lui qui, à l’âge de 16 ans, a été alité longtemps, après une opération du cœur, et que les livres ont aidé à apaiser ce douloureux événement.

L’art et la beauté. Voilà donc le sujet de son dernier roman, dont il va être très difficile de parler sans trop en dire.

Antoine Duris a tout laissé derrière lui. Du jour au lendemain, il a abandonné un prestigieux poste de maître  de conférences aux Beaux-Arts de Lyon, a lâché son appartement puis est devenu ce qu’on nomme au Japon un évaporé. Il vient à Paris pour postuler comme gardien de salle au musée d’Orsay. La Directrice des Ressources Humaines, Mathilde Mattel, bien qu’interloquée par le parcours étrange de cet homme et son air « de bête apeurée », décide, malgré tout, de l’embaucher pour tenir la salle dédiée à une rétrospective Modigliani. Cet homme taiseux qui fuit le contact, l’intrigue, puis la fascine. Entre ces deux êtres sensibles vont se tisser des liens d’une infime délicatesse.

Antoine se satisfait de sa nouvelle situation de gardien.

 « Au moins, à son travail, personne ne le remarquerait. Le gardien de musée n’existe pas. On déambule devant lui, les yeux rivés sur le prochain tableau. C’est un métier extraordinaire pour être seul au milieu d’une foule.»

 

Par-dessus tout, il aime observer et même parler au tableau de Jeanne Hébuterne, qu’il a pris soin de  positionner juste en face de lui. Ce contact doux et apaisant lui apporte le réconfort dont il avait besoin.

 

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Modigliani Jeanne Hébuterne assise, 1918

Quel est donc ce secret qui semble tellement lui peser ?

Dans la deuxième partie, le récit fait marche arrière pour arriver jusqu’à la troisième partie où l’on fait la connaissance de la douce  Camille.

« Camille s’éloigna seule. Elle fût envahie très rapidement par une intense émotion, celle d’être plongée au milieu des siècles et des œuvres. Tout un monde de beauté s’offrait à elle, subitement, effroyablement. »

Camille est une jeune lycéenne solaire et pleine de vie, douée pour le dessin, à qui un drame coupe brusquement les ailes. On comprend très vite qu’il y a un lien entre elle et Antoine Duris….

J’ai succombé au charme de ce livre à la construction habile. A la beauté du texte, s’ajoute donc ce mystère qu’a voulu insuffler l’auteur à son roman. Et le mariage est fort bien réussi, j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher avant la fin. David Foenkinos a une plume très particulière, toute en légèreté, même pour raconter les drames et les tourments de ses personnages. Comme un peintre qui accomplirait son œuvre par des touches très très légères pour ne pas alourdir l’ensemble. J’ai aimé les liens délicats que tissent les personnages entre eux. Car tout comme l’art, les autres aussi, par leur bienveillance, apportent réconfort et guérison.

 

Extrait lu par Dingue de Livres ( ma nouvelle passion : le montage audio-vidéo)

 

My absolute darling Gabriel Tallent Editions Gallmeister

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Si elle va au collège comme toutes les filles de son âge, Turtle Alveston, quatorze ans, ne leur ressemble pourtant pas. Taciturne, renfrognée, elle fascine et intrigue par sa différence. En classe, Turtle rêvasse et s’ennuie, doutant de ses capacités, et pense même qu’elle ne vaut rien. D’ailleurs, si son père la laisse encore aller à l’école, c’est parce qu’il ne veut pas attirer l’attention sur eux.

Elle vit seule avec lui depuis son tout jeune âge, dans une maison en pleine décrépitude, au fond des bois, isolée du regard des autres. Une maison remplie d’armes, armes que Turtle maîtrise parfaitement et qu’elle passe son temps à nettoyer. La gamine a été formée à la dure, en réponse à un monde, qui selon son père, court à sa perte. En plus de ses discours apocalyptiques, il élève sa fille Croquette (c’est le surnom qu’il lui donne) en la frappant et en l’insultant . La vie de la jeune fille est entièrement sous la domination de cet homme violent et incestueux.

« Fais pas ta petite connasse, Croquette. (Il se tient parfaitement immobile.) Tu fais ta petite connasse. Tu essaies de faire ta petite connasse, Croquette?

« Tu le sais , Croquette?  Tu sais ce que tu représentes pour moi ? Tu me sauves la vie, chaque matin que tu sors du lit. J’entends le bruit léger de tes pas dans l’escalier et je pense, C’est ma fille, c’est pour elle que j’existe. »

La seule liberté et la seule respiration qui dégagent  son univers étriqué, ce sont les excursions qu’elle fait dans la nature. Là, elle n’est plus la même, elle n’est plus celle qui doute mais celle qui, d’instinct, sait ce qu’elle doit faire, celle qui maitrise les dangers, celle qui goûte paisiblement à la beauté. Entre Océan Pacifique et forêts immenses, au Nord de la Californie, la nature est ici sauvage, indomptable, dangereuse et somptueuse. Elle est un personnage à part entière dans ce roman.

C’est lors d’une de ses fugues que Turtle fait la connaissance de Brett et de de Jacob, deux lycéens qui se sont égarés et qu’elle aide à retrouver leur chemin. Cette rencontre va radicalement changer sa vie et sa façon de penser le monde et les autres. Leur humour, leur bienveillance, leur admiration pour elle vont miraculeusement ouvrir une brèche dans le brouillard épais de sa vie. En effet, instinctivement, elle se sent bien avec eux, car naturellement, ils lui laissent une place auprès d’eux. Il en va de même pour leurs parents qui l’accueillent à bras ouverts. Elle observe et comprend alors certaines choses. Elle se rapproche plus particulièrement de Jacob et découvre une autre façon possible d’aimer. Il y aussi la main que lui tend son professeur de littérature, Anna, qui se doute que quelque chose cloche sans savoir quoi,  mais qui lui propose asile et réconfort en cas de besoin. Désormais, grâce à toutes ce personnes, son esprit fonctionne autrement, elle analyse et remet en cause certains propos qu’assène son père comme un prophète ou un dieu. Elle découvre les failles et les incohérences de cet homme qu’elle aime par-dessus tout. Et elle veut bien commencer à croire qu’elle peut exister par elle-même.

« Va-t’en Turtle. Eloignes-toi simplement de lui, et s’il te suit et s’il refuse de te laisser partir, tue-le. Il t’a tout donné et tu n’as qu’une chose à faire : partir…Songe à ton âme et va-t-en. »

My absolute Darling est un roman absolument terrible. C’est l’histoire d’un combat, celui de Turtle, enfant-objet de son père, qui décide de lutter pour sa liberté. Tu es à moi, répète-t-il sans cesse. Je suis moi, tente-t-elle de se convaincre. C’est une libération qui va être violente, éprouvante pour le lecteur et pour la jeune fille. On tremble, on frissonne pour Turtle. Elle doute sans cesse, écartelée entre son amour pour son père et sa volonté de se libérer de son emprise malsaine. On assiste à des scènes de violence inouïe, qu’on estime cohérentes dans ce contexte.  Martin est le mal incarné. Un fou. Une ordure qui pense donner le meilleur à sa fille et qui pourtant lui offre le pire. Un égoïste, incapable d’envisager l’indépendance de sa fille, qu’il veut absolument contrôler, en la violant et en la battant.

On lit en apnée, le souffle coupé.

C’est un récit brutal et terriblement touchant. On est parfois très proche du roman noir mais la subtilité et la finesse du propos en font un grand roman dramatique.

C’est une bombe littéraire qui explose le coeur en mille morceaux. Le talent de Gabriel Tallent est d’avoir su rendre Turtle réelle en alternant un récit objectif et le point de vue de Turtle. Le lecteur est dans la tête de Turtle, il perçoit toute la complexité de ce personnage ; une gamine fragile mais qui révèle en même temps une formidable force de caractère qui va l’aider à se libérer de son bourreau.

C’est une histoire qui va me laisser une empreinte indélébile. Et j’ai hâte, très hâte de voir comment va évoluer Gabriel Tallent.

PS: Âmes sensibles s’abstenir ! Certaines scènes sont très choquantes.

 

Traduction Laura Derajinski

Editeur GALLMEISTER

ISBN 978-2-35178-168-5Parution le 01/03/2018

464 pages

24,40 euros

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Gabriel Tallent est né en 1987 au Nouveau-Mexique et a grandi en Californie. Il a mis huit ans à rédiger My Absolute Darling, son premier roman qui a aussitôt été encensé par la critique et fait partie des meilleures ventes aux Etats-Unis. Il vit aujourd’hui avec sa femme à Salt Lake City.

DANS LA PRESSE

Le roman le plus puissant, le plus dérangeant, et le plus profond que j’ai lu depuis des années.

François Busnel, LA GRANDE LIBRAIRIE

L’effarant chemin d’une gamine bouleversante qui conquiert le droit d’être elle-même. Un choc.

Olivia de Lamberterie, ELLE

 

Fugitive parce que reine Violaine Huisman Gallimard

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Alors que défilent les images de la Chute du mur de Berlin, la petite Violaine, 10 ans, y superpose la chute brutale de sa mère. Tout comme sa soeur Elsa, 13 ans, elle est encore sous le choc de la vérité qu’une âme charitable a bien voulu lui avouer après des mois d’incertitudes et d’errance : sa mère est maniaco-dépressive et a été internée de force après un accident de voiture avec ses  filles.

Il y a, dès le début, une écriture nerveuse qui nous happe par son urgence. Les mots s’entrechoquent, les voix se bousculent, les souvenirs se cognent. On y entend une petite fille angoissée, puis une adolescente qui raconte à la fois sa peur et son « ravissement ébloui ». D’un souffle, d’un seul presque, se dresse le portrait d’une mère détruite par l’alcool et les médicaments, traumatisée par son internement forcé, une mère à ramasser à la petite cuillère, un paquet chiffonné qu’il faut sans cesse relever dans le couloir, qui frappe, qui insulte, qui souffre, qui gémit, qui pleure. Une femme détestable et vulgaire parfois, qui n’utilise aucun filtre pour ses filles ;  amants et maîtresses défilent sans discrétion dans cet appartement à la dérive. Le père de Violaine, l’ex-mari, lui, passe tous les soirs. Sa manière à lui,  égoïste, sans concessions, d’être père sans se mouiller, sans s’impliquer réellement. La seule chose que ce grand bourgeois atypique sait offrir, c’est l’argent qui laisse à flot ce navire toujours sur le point de couler.

« Maman était une force de la nature et elle avait une patience très limitée pour les jérémiades de gamines douillettes. Nos plaies, elle les désinfectait à l’alcool à 90 °, le Mercurochrome apparemment était pour les enfants gâtés. Et puis il y avait l’éther, dans ce flacon d’un bleu céruléen comme la sphère vespérale. Cette couleur était la sienne, cette profondeur du bleu sombre où se perd le coup de poing lancé contre Dieu.»

Alors comment s’en sortir, comment grandir « dans ce bordel sans nom » ?

Heureusement, il y a tout cet amour. L’amour comme un miracle. L’amour de deux petites filles pour leur mère qui tairont leur vie à l’extérieur pour éviter de la perdre à nouveau et qui utilisent la formule magique qui tranquillise leur mère. L’amour émouvant et indestructible entre deux sœurs solidaires et affectueuses. L’amour écorché d’une mère pour ses enfants, excessif mais véritable, défaillant mais admirable.

« Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait finir, qui survivait à tout, flambait plus haut que tout, pardonnait tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle le put. »

« Nous avions une expression consacrée, une expression que nous lui avions consacrée, ma soeur et moi : maman chérie que j’aime à la folie pour toute la vie et pour l’éternité du monde entier. Cette formule magique qui arrivait parfois à retourner sa colère et métamorphoser son humeur. Soudain elle retrouvait son calme, elle était rassurée, nous l’aimions au point  de toujours parer ses assauts avec la fulgurance de notre affection. Le revers de sa rage n’était pas la sobrieté mais la vénération . »

Qui est-elle réellement, cette femme ? Que s’est-il passé pour qu’elle devienne cette mère au bout du rouleau ? C’est ce que l’on apprend dans la deuxième partie. Sur un ton plus apaisé, plus distancié aussi, une vie entière se dessine, celle de Catherine, la femme avant la mère. D’abord, une enfant effrayée, traumatisée à jamais par une longue hospitalisation sans aucune visite, pas même celle de sa mère Jacqueline. Celle-ci, pleine d’aigreur et de froideur ne saura jamais lui donner l’affection qu’elle attend, mais pour autant, elle la donnera à ses petites filles et deviendra même leur bouée leur équilibre. Mais soit, Catherine a du caractère, une immense force de caractère qui lui fait soulever des montagnes, et qui lui fera exercer la danse malgré sa jambe plus courte que l’autre. Catherine est une femme amoureuse de l’amour. Elle aime comme elle vit, avec passion, à s’écorcher le cœur. Et plusieurs fois, elle chutera. C’est une femme sublime qui portera sa beauté comme un bouclier sur ses failles, mais qui sera son poison son fardeau. Certes, les hommes l’aimeront. Passionnément. Certes, elle sera adorée, adulée. Mais elle sera aussi manipulée, trompée, blessée, quittée.

A la fin du récit, Violaine revient sur les dernières années et évoque la mort et le deuil de cette mère qu’elle et sa sœur ne cesseront jamais d’aimer. Catherine aura perdu tous ses amis et aura refait sa vie à l’étranger, mais partout, son mal de vivre la suivra.

Ce roman coup de poing a été pour moi un vrai coup de cœur. C’est un récit autobiographique dont on ressort muet. Abasourdi. Vacillant. Catherine, on la déteste, puis on l’aime un peu, puis beaucoup, puis parfois plus du tout. A la fin, on ne la juge plus, on la regarde vivre et se mouvoir. On aime tout cet amour, plus fort que tout.

Quel bel hommage que rend Violaine à sa mère ! La ressusciter pour elle et pour nous, et laisser d’elle, grâce à ce roman, une trace indélébile dans le monde. J’ai apprécié le regard toujours bienveillant, sincère, sans concessions ni pathos, de cette fille sur sa mère. Une femme libre qui aime, qui vibre, et qui chute sans cesse mais qui se relève, toujours plus fragile à chaque fois. Une reine. Une fugitive qui en rappelle d’autres : celles de « En attendant Bojangles » et de « Rien ne s’oppose à la nuit « .  Pour moi, toutes les trois resteront inoubliables.

 

violaine HuismanNée en 1979, Violaine Huisman vit depuis vingt ans à New-York où elle a débuté dans l’édition et organise actuellement des événements littéraires, notamment pour la Brooklyn Academy of Music. Elle est l’auteure de plusieurs traductions de l’américain dont Un crime parfait de David Grann (Allia, 2009) et La Haine de la poésie de Ben Lerner (Allia, 2017).


Les déraisons Odile d’Oultremont Editions de l’Observatoire

Les déraisons odile d'Oultremont

Adrien Simon Fréderic Mehdi Bergen, 33 ans, célibataire, est un « temple de courtoisie », un homme aux contours lissés par une mère institutrice aimante mais sévère. Cet employé modèle laisse peu de place aux hasards dans sa vie, tant son quotidien est rythmé par des tâches répétitives et rassurantes : avaler rapidement son petit-déjeuner, saisir toujours de la même main sa mallette en cuir de vachette , sortir les poubelles sur le trottoir, puis prendre le bus 74 qui le mène jusqu’au bureau installé au 4ème étage de la société des Eaux de la Ville, la société AquaPlus. Il assure dans la journée quelques déplacements, comme le prévoit sa fonction d’agent de liaison au département relation client. Il passe ensuite ses soirées seul, sans amis, sans activité particulière, « se sentant plus spectateur qu’acteur de sa vie », comme le personnage immobile d’un tableau (…) « ignorant que l’on pouvait ajouter des couleurs à sa vie. »  Ces couleurs, cette palette d’éclats de rire, c’est Louise, une cliente chez qui il sonne pour la prévenir d’une coupure d’eau dans la rue, qui les lui apporte généreusement, comme un cadeau sur un plateau.

A l’instant précis où Adrien accepte de prendre un café, sa vie va basculer. Louise, en effet, est une bourrasque ; un être fantasque, loufoque, excentrique; une femme unique, insaisissable et adorable. Louise est déjantée, bien barrée, très haut perchée. Louise est peintre, appelle son chien Le-Chat et donne des prénoms aux choses. Louise est nulle en cuisine et dessine des plats sur les murs à défaut de se mettre aux fourneaux. Louise choisit au matin venu une voyelle par laquelle devront se terminer toutes les phrases de la journée. Louise mélange chaque jour son dentifrice à un colorant différent dont Adrien doit deviner la couleur. Louise est presque folle mais Adrien adore ça et ne la quittera plus. Adrien le sage, Adrien le fade, se sent comblé, shooté à la dinguerie de cette femme. Ces deux contraires qui voient leurs vies bouleversées par leur rencontre deviennent complémentaires. Adrien s’abreuve de l’imagination de Louise, et celle-ci trouve en lui l’ordre et la sagesse dont elle a besoin.

 Au bout de dix ans de vie commune, une maladie va toutefois venir ternir ce tableau idyllique : Louise a un cancer des poumons. A l’annonce du verdict, Louise, fidèle à elle-même, ne se démonte pas, elle prend le « truc » à la force de son sens de  l’humour et de l’absurde pour lutter contre ses «Honey Pops », ses cellules atteintes. Même dans une période aussi difficile, sa verve magique transforme les moments lourds en bulles de savon légères et colorées. Et c’est épaulé d’Adrien, qu’elle luttera contre la maladie. Plus elle faiblira, et plus il devra puiser dans sa propre imagination pour la faire rire et rêver.

Au même moment que l’apparition du cancer de Louise, a lieu une restructuration dans l’entreprise. Adrien, du jour au lendemain, se trouve alors assigné à travailler dans un nouveau bureau qui se trouve être une niche sombre, sans téléphone, sans ordinateur : un placard qui ne dit pas son nom. Après quelques absences non remarquées, il décide purement et simplement d’arrêter de travailler pour s’occuper de Louise, lui faisant croire qu’il est en congé sabbatique jusqu’à sa guérison.

En parallèle à l’histoire d’amour qui nous est contée, on suit le procès de cet abandon de poste, où un Adrien un peu lunaire répond aux questions du juge Albert Vaxe pour avoir perçu un salaire pendant un an, sans ne s’être jamais présenté à son bureau.

 La lecture de ce roman a été un moment magique, tout en grâce, poésie et légereté. Tout comme son personnage féminin, l’auteur maquille, elle aussi, de toutes les couleurs la réalité pour décrire l’amour et la maladie, pour dépeindre les absurdités du monde du travail et celui de l’hôpital. J’ai adoré l’écriture vive, inventive, les jeux de mots et les dialogues cocasses.

Et si ce roman en évoque d’autres (L’écume des jours ou En attendant Bojangles) , il n’en reste pas moins que cette histoire d’amour m’a profondément touchée car Louise et Adrien sont uniques. De l’un et de l’autre, on en apprend un peu plus au cours du récit  par les blessures et les fêlures de leur enfance. Le mensonge des adultes et la chute d’une mère ont transformé Louise à 7 ans en «ouvrière qualifiée de l’imaginaire » ; un père enfui et une mère coupant tout différend par des « je t’aime mon chéri » ont transformé Adrien en « observateur atone, mal assuré.»

Les déraisons est un roman coup de coeur, pétillant et insolite qui nous invite aussi à laisser jaillir ce petit grain de folie que l’on porte tous en nous mais que notre éducation et que notre peur du regard des autres retiennent en otage. Peut-être suffirait-il alors d’une rencontre ou d’un événement pour que « la Louise » qui sommeille en nous se libère soudain.

Je finirai par une citation du livre qui m’a beaucoup fait sourire (connaissant Adrien) et qui donne une idée de la contagion de la douce folie de Louise sur son mari : «A d’étranges égards, on aurait dit les Alpes, mais sans altitude, sans sapin, sans neige, ni rocher. N’importe quoi ! se dit-il. Je pense comme Louise.»

Description

  • Parution : 10/01/2018
  • Prix : environ 18€
  • Format : 140 x 200
  • Environ 220 pages
  • ISBN : 979-10-329-0039-0

 

photo odile d'Oultremont

 

Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Les Déraisons est son premier roman.

 

 

 

 

Les furies Lauren Groff Editions de l’Olivier

les-furies

 

Alors qu’ils sont à peine âgés de 22 ans, Mathilde et Lotto tombent fous amoureux l’un de l’autre et se marient aussitôt. Le premier chapitre s’ouvre sur les deux jeunes mariés, s’embrassant passionnément sur une plage. Puis le roman aborde alternativement les deux points de vue sur le mariage.

Lotto est un jeune homme solaire qui ne se remettra jamais de la mort de son père aimant.  La froideur de sa mère Antoinette,qui l’éloigne d’elle à cause de ses mauvaises fréquentations, lui laissera une profonde blessure. Elle le déshéritera tout juste après son mariage qu’elle désapprouve.

Lotto est fascinant, gai, aimant, à la fois sûr de lui, narcissique et tourmenté par des crises d’incertitude. Il adore le sexe et ne peut s’empêcher de séduire tout ce qui porte une jupe, mais sa rencontre avec la douce Mathilde va le transformer en homme fidèle. C’est un acteur raté et Mathilde va le révéler à lui-même en le poussant à écrire des pièces de théâtre. Il devient alors un célèbre dramaturge.

Ils forment pendant des années un couple épanoui et heureux, entouré d’amis fidèles. Lui, écrivant, et elle l’encourageant et allant jusqu’à corriger ses pièces. Leur mariage et sa solidité font l’admiration de tous. Mais une information sur le passé de Mathilde va venir troubler Lotto….

Dans la deuxième partie, nous découvrons Mathilde. Celle-ci dévoile peu à peu sa part d’ombre et se tisse alors un portrait noir et troublant. Les mensonges de cette femme se révèlent, dessinant une autre copie d’elle-même et par conséquent, un autre couple que celui que nous avions appris à connaître.

Tout ce que nous avons appris et compris à travers le regard de Lotto se trouble, se fissure, révélant les failles entre les deux époux et surtout la naïveté de Lotto.

Les furies est le meilleur roman que j’ai lu depuis longtemps.

Selon moi, sa réussite est due à trois choses.

La prose d’abord : riche et poétique comme du Shakespeare dont les beaux vers traversent le livre.

Les personnages ensuite : Lotto est séduisant dans sa joie de vivre, touchant dans ces moments de doute. Mathilde est toujours présente, l’encourageant, s’effaçant derrière lui. On admire ce beau couple. Puis arrivent les révélations sur Mathilde et l’on éprouve à la fois de la répulsion mais aussi de la pitié pour cette femme.

La construction enfin. Le lecteur est déstabilisé, bousculé hors de sa zone de confort et cela, parce que les révélations sont placées juste au bon endroit.

J’ai été happée et séduite par cette histoire, par ces personnages à la fois uniques et universels. Par les questions sur l’amour que ce roman pose en filigrane. Connaît-on vraiment les gens que l’on aime ? Qu’est-ce que la réalité d’un mariage, aussi réussi soit-il, si ses fondations elles-mêmes sont construites sur un mensonge?

 

 

Continuer Laurent Mauvignier Editions de Minuit

continuer laurent mauvignier

 

 Inquiète du tournant violent que prend la vie de son fils Samuel, Sybille décide de l’emmener loin de tout. Au Kirghizistan plus précisément, au contact de la nature et des chevaux, leur passion commune. Elle est prête à tout pour aider son fils mais durant ce voyage, c’est elle-même finalement qu’elle sauvera.

 Au début, on la découvre fragile, dépressive, assise à sa table de cuisine après le boulot, fumant cigarette sur cigarette d’une main et tenant sa robe de chambre de l’autre. L’image qu’elle donne à son fils suscite le mépris de celui-ci. Qu’est-il donc arrivé à cette femme qui vient juste de divorcer et qui, par erreur, a décidé de refaire sa vie dans une ville où elle ne connaît personne ? Samuel, négligé par un père trop indifférent et élevé par une mère perdue, s’est endurci jusqu’à ce que le pire arrive et que sa mère décide de réagir en l’éloignant de ses mauvaises fréquentations.

Le voyage qu’ils entament tous deux est âpre, difficile, fait de dangers réels, de reproches étouffés, de silences et de regards en douce, mais peu à peu, une relation intime se noue sans qu’il y ait forcément de dialogues. Parfois, au détour d’une page, surgissent des instants de vérité : le plaisir de se retrouver au matin, quelques rires nerveux sans trop savoir pourquoi, des courses sauvages en toute fin de journée et surtout, le partage d’un quotidien tournant autour des chevaux. Tout cela tisse des fils ténus mais bien réels entre la mère et son fils.

Peu à peu, grâce au cahier que Sybille ne quitte jamais, on en apprend plus sur son passé. Comment donc cette jeune fille autrefois pleine d’énergie et de projets s’est-elle brisé les ailes ? Que lui est-il donc arrivé ? Plus on en découvre sur ce qui lui est arrivé, et plus on a le cœur chaviré.

J’ai été très touché par ce beau portrait de femme qui, malgré sa lassitude, décide de tout oser par amour pour son fils. Et lorsque l’on apprend à quel point elle est passée à coté de sa vie, on comprend pourquoi elle tient tant à l’aider à se réaliser. J’ai beaucoup aimé la voir à nouveau rire, s’étonner et danser. Chez Mauvigner, pas de sentimentalisme, pas de cinéma, le rapprochement entre les êtres se fait de manière infime, imperceptible, exactement comme dans la réalité. C’est aussi ce que j’ai aimé dans ce roman : la précision, la justesse des personnages.

J’ai vraiment adoré ce roman  particulièrement bien servi par une écriture magnifique qui donne envie de relire certains passages longtemps après avoir refermé le livre.

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Laurent Mauvignier

Editions de minuit

240 pages

17 euros

septembre 2016

  EXTRAITS :

« Et Samuel, des pensées irrécupérables, il en a souvent. Il en a précisément en ce moment où il regarde sa mère en train d’essorer ses T-shirts. Alors elle se sent épiée, elle s’arrête et regarde son fils. En trois semaines, il a déjà physiquement beaucoup changé : il a perdu quelques kilos, ses cheveux ont repoussé et il perd cette tête de skin qu’il avait voulu  se donner pour plaire à ses copains. Il a encore une tête de bagnard, mais cette fois ça lui va plutôt bien ; son teint hâlé adoucit ses traits. Mais son expression, ses yeux restent sévères : cette fois encore il ne dit rien. Cette fois encore Samuel se renferme en glissant, presque sans rendre compte, ses écouteurs dans ses oreilles, appuyant sur la touche Play, lançant la musique pour s’éloigner de sa mère et de ses montagnes, de ces ciels, de ces heures de route à cheval où il ne fait qu’attendre qu’on en finisse, prenant son mal en patience parce qu’il n’avait pas eu le choix. Oui, dans son esprit c’est sûr : on ne lui a pas laissé le choix. »

 « Alors elle avait parlé des chevaux, des montagnes, d’une autre vie ; elle avait parlé de cet amour des chevaux qu’elle avait toujours eu et que Samuel aussi avait eu longtemps en partage avec elle, même si depuis un an ou deux c’était un peu passé, c’est vrai. Mais les chevaux pourraient l’aider à reprendre goût à la vie, à comprendre des choses qui semblaient ne plus le toucher ou le concerner. Elle voulait qu’il sache prendre le temps de regarder un ciel de nuit, de s’émerveiller devant une montagne, elle voulait qu’il sache respirer et souffler, parce qu’elle voulait qu’il entende comment on pensait par le souffle et que c’est par lui que la vie circule en nous. »

« Elle a fait ça pour se trouver formidable et sortir de sa propre merde, se disait-il, et si elle veut corriger des erreurs qu’elle a faites, eh bien, c’est trop tard, lui, ne lui pardonnerait pas. Et son père avait bien eu raison d’exiger d’elle qu’elle finance toute seule ce voyage. Son père avait eu raison de dire qu’il était contre, qu’elle n’en était pas capable, qu’il ne suffisait pas de savoir monter à cheval, de savoir dresser une tente, il faut un mental, une force dont Sybille était bien incapable.»

« Sa mère se faisait des illusions si elle pensait qu’elle pourrait changer quelque chose en lui, de lui, si elle croyait qu’il suffirait de prendre quelques semaines de grand air, accompagné de chevaux et de montagnes, de silence et de lacs, pour que soudain tout dans sa vie se déplie et devienne simple et clair, pacifié, lumineux, pour qu’il cesse de se sentir écrasé à l’intérieur de lui-même, comme si on allait arrêter un jour d’appuyer sur son cœur, sur son âme, sur sa vie, comme si l’étau pouvait un jour se desserrer. »

« Les mots sont ici comme tous ces poids morts dont on se débarrasse parce qu’ils ne servent qu’à alourdir des bagages. »